Mœurs turques dans la régence d’Alger

Une des constitutions militaires d’Alger est la défense de se marier sous peine d’être privé du pain du beylik et de quelques autres avantages. La modique paye qu’a le joldach[1] en commençant son service lui en impose l’obligation. Le gouvernement a dû par conséquence fermer les yeux et tolérer même ouvertement deux vices qui sont la suite du célibat : les filles publiques et les garçons. Toute fille maure qui veut faire le métier de putain va se faire inscrire sur les registres du Mezouar, et ses parents n’ont plus droit sur elle : elle devient la femme des joldachs. Mais sans la permission du lieutenant de police et sans qu’elle paye, elle ne peut se donner à des Maures, elle appartient: entièrement aux soldats qui, lorsqu’ils ont un peu d’argent, prennent une chambre dans un foundouk, où ils les reçoivent.

Quant aux garçons, c’est un vice encore plus commun chez les Turcs, et personne ne s’en cache. Il y a bien peu d’enfants nés à Alger qui, de gré ou de force, n’aient servi à assouvir la passion des joldachs, et cela est si vrai que beaucoup de Turcs restent garçons pour n’avoir point le désagrément d’avoir des enfants bardaches[2]. Lorsqu’un joldach aperçoit un jeune garçon maure ou juif, il s’empresse à l’aborder et à se mettre d’accord avec lui : s’il résiste, il l’emmène de force dans sa caserne, où il devient la proie de ses camarades sans que le gouvernement puisse l’en arracher. Les casernes sont des lieux francs où les sbires du gouvernement ne peuvent point pénétrer.

Jean-Michel Venture de Paradis, (1739-1799) in Alger au XVIIIe siècle.


[1] Joldach (yoldâch, en turc) sont nommés ainsi les simples soldats.

[2] Bardache désigne un jeune homme pratiquant l’homosexualité passive.

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