Tippo Tip roi des esclavagistes

Tippo Tip, Tippu Tip ou Tippu Tib, de son vrai nom Hamad bin Muhammad bin Juma bin Rajab el Murjebi, était originaire de l’île de Zanzibar, capitale du sultanat qui dominait la côte orientale d’Afrique. Il est un exemple de cette population africaine métissée résultant de près de deux millénaires d’activités commerciales, dans l’océan Indien, entre Africains de langues bantoues de la côte, qui échangeaient ivoire, épices et esclaves avec marins perses, indiens, arabes d’Arabie et d’Égypte. Son arrière-grand-mère paternelle aurait eu pour père un noble de Mascate (ce qui lui permettait d’affirmer une ascendance arabe, usuellement transmise par la lignée paternelle) et pour mère une Africaine originaire d’un village proche de Dar es Salam. Son père et son grand-père étaient des commerçants swahili impliqués dans l’arrière-pays. Les Swahili, nés de cette histoire mêlée, avaient donné naissance, dès le VIIIe siècle, à une culture islamisée et à une langue, écrite en caractères arabes depuis le XVIe siècle. Tippu Tip l’a utilisée pour rédiger son autobiographie dans ses vieux jours[1]. Il existe plusieurs photographies du personnage, d’évidence un Africain métissé.

Né vers 1835 à Zanzibar, Tipp Tip reçut sur le tard ce surnom qui signifierait « l’accumulateur de richesses  », d’après le son «  tiptip  » des fusils qu’il utilisait durant ses expéditions punitives. Car Tippu Tip, qui apprit dès l’âge de 16 ans avec son père le métier de caravanier, ne tarda pas à se lancer à son tour, à 18 ans, avec une centaine d’hommes, pour ravager l’arrière-pays au-delà du lac Tanganyika, à la recherche d’esclaves et d’ivoire, échangé contre de la gomme copal et des perles. Revenu à Zanzibar afin de s’approvisionner en fusils de traite, il retourna pour une douzaine d’années sur le continent pour y élaborer une sorte d’empire commercial esclavagiste plus au sud, vers les chutes du Zambèze, fort loin dans l’intérieur. Non seulement organisait-il des caravanes destinées à approvisionner la côte en esclaves, mais il possédait des plantations entre les fleuves Zambèze et haut Congo (Lualaba) dont les esclaves travaillaient durement au son du gong. Elles produisaient canne à sucre, coprah ou vivres destinés à nourrir les caravanes.

L’histoire de l’Afrique orientale, durant la seconde moitié du XIXe siècle, est dominée avant tout par l’invasion arabo-swahili et européenne. L’expansion arabe, bien antérieure, s’était précisée au xviii e siècle avec la domination du sultanat d’Oman (devenu partiellement, en 1840, sultanat de Zanzibar). Au XIXe siècle, partant de l’île, cette pénétration commerciale et culturelle du côté swahili devint de plus en plus pressante grâce aux fusils de traite occidentaux, dont l’arrivée fut facilitée par la perte du marché atlantique : l’interdiction européenne de la traite négrière était devenue effective à partir du milieu du siècle.

L’exportation vers l’océan Indien fut accélérée à partir de 1869 par le percement du canal de Suez. Tippu Tip bénéficia de cet essor tardif de la traite orientale. Interdite en principe dans l’océan Indien par le sultan de Zanzibar sous pression britannique depuis 1874, elle restait tolérée à l’intérieur de son État (où se multiplièrent les plantations côtières) et, bien entendu, dans l’arrière-pays, resté hors de portée de tout contrôle. Du côté occidental, expéditions géographiques, politiques, missionnaires et scientifiques se développaient à leur tour. Toutes visaient les « grands lacs », le Tanganyika, le Victoria, le Nyassa, mais elles les dépassèrent rapidement, couvrant le cours supérieur des fleuves Congo, Nil et Zambèze où débutaient les conquêtes coloniales. Or Tippu Tip était devenu une puissance crainte et respectée dans ces zones peu contrôlées et dominées par des chefferies disséminées. Il avait pour modèles d’autres chefs de guerre africains avec lesquels il faisait affaire, comme le Nyamwezi Mirambo, lui aussi ancien chef caravanier devenu despote local (1857–1884) : depuis sa capitale, Tabora, située à mi-chemin, celui-ci contrôlait la route des caravanes entre le port de Bagamoyo et la ville d’Ujiji, sur le lac Tanganyika. Plus au nord, dans la cuvette tchadienne, Rabah, grand chef de guerre esclavagiste, établissait dans le dernier tiers du siècle son empire à partir du Bahr el-Ghazal jusqu’au Bornou, à l’ouest du lac Tchad, où il fit construire sa capitale.

Mais Tippo Tip était un homme d’affaires plus qu’un conquérant. Tant que les Européens n’intervinrent guère, il se conduisit grâce à leurs armes en condottiere guerroyant contre les chefs locaux pour s’emparer de leur ivoire et de leurs hommes transformés en esclaves. Il écrit dans ses Mémoires avoir armé jusqu’à 500 hommes, contre des adversaires qui ne disposaient souvent que d’arcs et de flèches ; il se constitua un empire de l’intérieur autour de Nyangwe sur la Lualaba (haut fleuve Congo) pour approvisionner son commerce avec la côte. Un journaliste français, qui le rencontra aux chutes du Zambèze (Stanley Falls) en février 1889, le présente comme « maître du centre africain, sultan, banquier, marchand, traitant, chasseur d’ivoire et acheteur d’hommes ».

Tippo Tip était brutal comme les autres chefs de guerre. Mais il avait compris que la disproportion des forces en présence exigeait de négocier avec les puissants. C’est ce qu’il avait fait dès le début avec le sultan de Zanzibar et aussi avec Mirambo à Tabora. Quand le vent commença à tourner, il eut vite fait de prendre contact avec les explorateurs : dès 1876, il accompagna un moment Stanley dans sa descente du fleuve ; puis il négocia avec les envoyés des pouvoirs européens, tout en assurant le sultan de Zanzibar – lui-même aux prises avec les Occidentaux – de sa loyauté. En 1878, Stanley signa avec lui un accord qui le nommait « gouverneur de Kisangani » autour des Stanley Falls pour le roi des Belges. Mais les objectifs des partenaires étaient opposés : Stanley voulait l’utiliser dans sa conquête, et Tippo Tip voyait en lui son principal client en ivoire. Entre 1884 et 1887, comprenant qu’il faisait fausse route, il revendiqua sa souveraineté sur le Congo oriental au nom du sultan de Zanzibar.

Néanmoins, l’avancée occidentale rendait le trafic des esclaves de moins en moins sûr et sa souveraineté fragile. L’État indépendant du Congo (reconnu en 1885) du roi des Belges Léopold occupe son territoire en 1894. Tippo Tip liquida ses affaires et se replia sur Zanzibar, où il se convertit, grâce à sa fortune, à l’exportation des matières premières agricoles réclamées par l’industrie européenne. En 1895, il y possédait sept plantations de clous de girofle où travaillaient 10.000 esclaves.

Il mourut sans doute du paludisme en juin 1905, dans sa belle demeure de Zanzibar, et sa notoriété internationale lui valut une notice nécrologique dans le Times.

[1] Heinrich Brode, qui rencontra Tippo Tip, translittéra le texte et le traduisit en allemand. En français : L’Autobiographie de Hamed ben Mohamed el-Murjebi Tippo Tip (ca. 1840–1905), de François Bontinck (Bruxelles, Académie royale des sciences d’outre-mer, XLII-4, 1974).