Taguemunt, mon amour

Il m’est pénible d’apprendre que Taguemunt, le village admiré de mon enfance pour ses garçons intelligents et sociables et pour ses filles belles et instruites soit devenu, à l’instar de mon village et des autres bourgs alentours, un village dépouillé de son charme d’antan. Jadis ses enfants, filles et garçons, s’illustraient dans les domaines du savoir, de la recherche, des arts et des affaires, aujourd’hui ils dépensent leur intelligence et leur vaillance à soutenir des charlatans et des imposteurs comme nous l’avons fait avant eux.

Lorsque après 20 ans d’exil, j’ai trouvé qu’un garçon de mon village a ouvert son cabinet médical à Taguemunt et qu’en échange un garçon de Taguemunt est devenu Imam à Akal Aberkan, je me suis délecté du changement des rôles et me suis dit qu’il est bien que nous nous taquinions ainsi, nous en leur envoyant des médecins, eux en nous envoyant des imams. La médecine adoubée par nos saints tutélaires et la religion accueillie par leur esprit rationnel et leur sens critique allaient gagner toutes les deux en douceur au contact de la tolérance et de l’humanisme, latent mais réel, qui régissaient les relations de nos ancêtres.

Pourquoi est-ce que l’atavisme ne se manifesterait-il pas à partir de cette cocasse redistribution des cartes. Contrairement aux légendes qui ont circulé, nos deux villages ont coexisté pacifiquement l’un à côté de l’autre longtemps avant l’arrivée des marabouts musulmans et chrétiens.

Les légendes du Chemloul et Abdellah U Hassan sont des strates récentes superposées sur deux à trois siècles d’entente cordiale par ceux qui voulaient nous diviser pour mieux instiller leur poison dans nos belles âmes. Je suis triste de constater que Taguemount de ma jeunesse n’est plus ce qu’elle a été. A présent, elle peut surenchérir à côté de n’importe quel village maraboutique afin d’acquérir le droit d’engendrer un fanatique du Hirak capable de construire un cheval de bois pour faire entrer au sein de son village, à l’insu de ses compatriotes, les ennemis de la vie et de la liberté.

Ô Taguemunt, je me joins à tes dignes enfants pour pleurer avec eux ton passé prestigieux ! Ô Saïd, tu ne peux pas savoir à quel point tu me fais souffrir !

A.

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