8 août 2020

Un assaut de 20 minutes met fin à 54 heures d’angoisse

Assaut contre les islamistes qui détiennent un Airbus A300 de la compagnie Air France

Il est un peu plus de 17h15 hier, sur le tarmac de l’aéroport de Marseille-Marignane: dans une semi-obscurité, les gendarmes d’élite du GIGN lancent l’assaut contre le commando islamiste qui, depuis cinquante-quatre heures, détient un Airbus A300 de la compagnie Air France, attaqué samedi sur l’aéroport Houari Boumediene, à Alger. 161 passagers et 12 membres d’équipage sont à bord. L’intervention des gendarmes durera de longues minutes. Vingt au total. Le bilan définitif donné par les services de secours s’établissait à 4 morts parmi les preneurs d’otages et 25 blessés: 9 gendarmes dont 7 atteints par balles, 3 membres d’équipage dont 2 par balles, et 13 civils dont 2 par balles. L’intervention a été décidée le matin, précisera le soir Edouard Balladur.

Peu avant 17 heures, un coup de feu est tiré par les preneurs d’otages en direction de la tour de contrôle. Après quatorze heures de négociations, les autorités françaises donnent l’ordre de l’assaut. Un quart d’heure après, juchés sur des passerelles, les équipes de gendarmes s’approchent de l’appareil immobilisé. Ils forcent les portes et lancent des grenades fumigènes et éblouissantes à l’intérieur du cockpit pour gêner les membres du commando. Ceux-ci, le GIGN en a la certitude, sont «obnubilés» par l’avant de l’avion. Le chef du Groupe, le commandant Denis Favier, racontera plus tard sur France 2: «Dès que nous sommes entrés par la porte avant droite de l’appareil, nous avons été pris sous un feu nourri à l’arme automatique.»

L’assaut est violent, ponctué de fusillades et d’explosions. Plusieurs hommes investissent l’appareil par la porte avant droite. C’est à ce moment que la plupart des gendarmes sont blessés. Une opération identique se déroule au même moment à l’arrière de l’Airbus.

Les «prières de mort» du commando A l’intérieur de la carlingue, les otages sont choqués. Les terroristes «avaient entamé un certain nombre de prières, et particulièrement des prières qui sont destinées à préparer la mort, déclare sur Europe 1 une enseignante qui se trouvait à bord. Au moment où le GIGN a attaqué, (les membres du commando) ont dit: on va montrer aux Français ce dont on est capables.» «J’ai très vite compris ce qui allait se passer, ajoute-t-elle. Je me suis mise sous le siège et, à ce moment-là, on a vu des personnes casquées, c’était hallucinant, nous demandant de ne pas bouger puis nous disant: Sortez vite, il faut vous lancer dans le vide et courir mais surtout vous tenir à plat ventre, ne pas vous mettre debout.»

D’autres otages confirment. Ferhat Mehenni, le célèbre chanteur berbère, très vite reconnu par le commando islamiste, raconte:

«Lorsque l’avion a fait son dernier mouvement sur les pistes, avant l’assaut, ils ont psalmodié le Coran. Je crois que c’était pour se donner du courage. Puis les choses se sont précipitées. Quand les policiers sont entrés dans l’avion, ils se sont mis à tirer et les passagers se sont assis par terre. Il y a eu des moments de grande peur, car nous savions qu’ils avaient des bâtons de dynamite et qu’ils voulaient faire sauter l’avion. Et puis tout s’est passé très vite. Nous avons mis nos mains sur nos têtes et nous sommes sortis…»

Des voitures de pompiers convergent vers l’appareil. Un gendarme en sort, blessé à la jambe. Un membre d’équipage saute de l’appareil, d’une vitre fracassée de la cabine de pilotage. Il se relève avec peine et claudique pour aller se cacher derrière une passerelle. Peu après, un gendarme tombe de la carlingue, remonte la passerelle placée à l’avant et repart à l’assaut.

«Arrêtez de tirer!»

Deux des toboggans de l’avion sont déployés. A peine sont-ils installés que des passagers descendent. Ils sont recueillis par des membres du GIGN et vont se mettre à l’abri quelques mètres plus loin. Sur un scanner des secouristes, un mécanicien de bord crie: «Arrêtez de tirer dans le poste, on est deux vivants, les autres sont morts.» De la tour de contrôle, une voix lui répond: «Sortez immédiatement les mains sur la tête.» A l’avant de l’appareil, des coups de feu sont échangés. Un gendarme jette une grenade assourdissante. Quelques secondes plus tard, il est blessé. Deux, trois grenades explosent dans le cockpit. Un autre gendarme, touché, dévale la passerelle. A 17h35, l’intervention est finie.

Les passagers libérés sont rapidement pris en main par les secours.

«Les infirmières s’occupent d’eux, précise un inspecteur de police, leur servent des boissons, leur donnent à manger, leur parlent pour les réconforter. Ces passagers ont été psychologiquement très éprouvés, ils sont tremblants, visiblement très émus.»

En fait, l’énorme dispositif de secours mis en place par les autorités autour de l’aéroport n’a guère servi. Près de 40 médecins, 80 ambulances 300 pompiers et 2 hélicoptères médicalisés avaient été mis en alerte.

La journée s’achève sans trop de douleur pour les otages. Pourtant, au troisième jour de leur calvaire, les passagers et membres d’équipage du vol AF 8969 ont vécu, sur le sol français, une journée ponctuée d’ultimatums, de tensions et de négociations. C’est à 3h33 précises que l’Airbus A300 d’Air France atterrit à Marignane, à quarante kilomètres au nord de Marseille, en provenance d’Alger. L’appareil avait été autorisé à décoller pour la France par le président algérien, Liamine Zéroual.

«Pendant ces deux jours, raconte un otage, ils ont été corrects. Quand ils sont entrés dans l’avion à Alger, on les a pris pour des employés de la compagnie. Ils ont pénétré dans l’avion sans aucun problème, puis ils ont crié: Police! et ils ont sorti leurs armes.»

Un autre otage explique que les terroristes

«voulaient instaurer une république islamiste en Algérie. Ils se promenaient dans la carlingue à visage découvert et ne mettaient des foulards que pour sortir. Cet après-midi, pendant une heure, ils ont répété des slogans, comme pour faire des discours politiques».

A son arrivée sur l’aéroport provençal, l’appareil est immédiatement dirigé sur une bretelle au sud de la plate-forme, derrière l’unité de production d’Eurocopter, «un emplacement (qui) offre une grande visibilité depuis la tour de contrôle», précise-t-on de source préfectorale. Trois projecteurs très puissants convergent aussitôt sur la carlingue de l’appareil, dans lequel les lumières s’allument et s’éteignent. Toute la zone de l’aéroport est bouclée, les troupes d’élite du GIGN, arrivées peu auparavant, et du GIPN (Groupe d’intervention de la police nationale) s’installent dans la base de la Sécurité civile voisine et sur la base d’hélicoptères. Deux compagnies de CRS quadrillent les abords des pistes.

Aussitôt, par l’intermédiaire du commandant de bord, des négociations s’engagent entre le commando et des représentants du gouvernement installés dans la tour de contrôle: le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Hubert Blanc, et le préfet de police, Alain Géhin. Première exigence des pirates de l’air, assortie d’un ultimatum expirant à 9h30: le ravitaillement de l’avion en kérosène. Les autorités françaises demandent en contrepartie, la libération d’un «nombre significatif» d’otages. Les pirates demandent également le ravitaillement en eau potable des personnes à bord. Exigence satisfaite. Les toilettes de l’Airbus sont aussi vidangées.

Négociations directes Dans la matinée, les négociations se déroulent «sans intermédiaire», c’est-à-dire directement entre les membres du commando et Alain Géhin, qui semble avoir gagné leur confiance. «Les otages sont bien traités. Apparemment, il n’y a pas de panique à bord», indique le préfet de police. Les terroristes expriment une nouvelle revendication: tenir une conférence de presse en présence de journalistes français et étrangers. Nouveaux palabres…

Peu après 13 heures, les personnes présentes à bord de l’Airbus sont ravitaillées en plateaux-repas. Puis deux otages, dont l’un visiblement affaibli, sont libérés, sans contrepartie, précise l’AFP.

Un peu avant 15h45, l’Airbus se déplace par ses propre moyens en direction de la tour de contrôle, des pompes de carburant et des bâtiments de l’aéroport. Ce mouvement intervient à la demande des preneurs d’otages. A 16h50, ceux-ci rompent le contact radio. Les gendarmes font évacuer tout l’aéroport sur ordre du préfet de région. L’assaut commence vingt-cinq minutes plus tard. La chaîne d’information LCI retransmet en direct les prémices de l’intervention.

Peu après 18 heures, le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, quitte la place Beauvau et rejoint Edouard Balladur à Matignon pour une brève conférence. Le Premier ministre affirme que le gouvernement français a agi en fonction de

«deux considérations: ne pas céder au chantage et tout faire pour protéger les vies humaines».

Il revendique la responsabilité de l’opération. A ses côtés, Charles Pasqua indique que

«les pirates de l’air étaient très froids et déterminés, et évidemment fatigués au bout de quarante heures».

Puis Édouard Balladur regagne son bureau pour informer François Mitterrand par téléphone.

L’intervention vient à peine de s’achever que le GIA revendique l’action-commando. Dans un communiqué transmis à l’AFP, le groupe islamiste précise que cette attaque a été menée par la «phalange des signataires avec le sang» en réponse à «l’aide inconditionnelle politique, militaire et économique de la France» au pouvoir algérien. Dans la journée, l’instance exécutive du Front islamique du salut (FIS) à l’étranger a condamné le détournement tout en estimant qu’il

«montre de la façon la plus évidente l’échec de la politique de répression et d’éradication menée par la junte au pouvoir en Algérie».

Un peu plus tôt dans l’après-midi, les autorités françaises indiquaient que l’ensemble des liaisons maritimes et aériennes avec Alger étaient «provisoirement suspendues».

Guy BENHAMOU, Jean-Louis PACULL (à Marignane) et Pascal VIROT,