9 août 2020

Feraoun, Camus, une sombre gémellité

Peu après la mort accidentelle de Camus, survenue le 4 janvier 1960, Mouloud Feraoun prononça les mots suivants devant une caméra de la Télévision française :

– Il faut dire que Camus était Algérien presque au sens physique du mot. Dans Actuelles III, qu’il a publié en 1956, il dit bien que, à propos des évènements d’Algérie, il dit « j’ai mal à l’Algérie comme d’autres ont mal aux poumons ». C’est très significatif, je crois. Il n’arrivait pas, j’ai l’impression, il n’arrivait pas, à voir clair en lui-même, il n’arrivait pas à voir une… issue. Il aimait beaucoup l’Algérie, par conséquent il était, donc, Algérien. D’un autre côté, c’est un grand écrivain français. Son déchirement est concevable pour un homme aussi sensible, aussi juste, aussi intègre. Quoiqu’il en soit, les musulmans algériens, je crois, n’est-ce pas, le comprennent, et l’admirent, et l’aiment. Nous le considérons comme une gloire algérienne [ajoute-t-il avec une sorte de sourire], et le fait pour lui, précisément, qu’il se soit cantonné dans ce silence, est… pour ce qui nous concerne, je crois… que c’est une marque de sympathie sinon plus, pour nous[1].

Je ne peux écouter cette voix, ces hésitations, ces répétitions, revoir à l’image ce sourire intérieur, sans ressentir chaque fois une très grande émotion. Car mon attachement à Feraoun, dès le début de ma vie de chercheur, est lié à l’émotion que j’ai ressentie en mars 1962, en apprenant par hasard dans un journal, alors que je voyageais à l’étranger, les conditions intolérables de sa mort. Pour moi, il y a en effet dans ces mots quelque chose d’une marque commune de prédestination. En tout cas, de destinée.

Les deux hommes, on le sait, s’appréciaient mutuellement et ont correspondu à partir de 1951, parfois sur le mode privé et d’autres sur le mode public, éventuellement polémique (Berrichi pp. 6973, 84, 85-88, 94). Ils se sont aussi rencontrés en chair et en os (Le Journal, p. 271, 11 avril 1958) ; à noter que c’est après l’échec de la proposition de trêve civile de janvier 1956. Or il ne faudrait sans doute pas borner le sens de leur rapprochement de plus en plus étroit, dans le court temps de leur amitié, dix ans, malgré un froid après 1957, à quelque connivence corporatiste entre écrivains de langue française appartenant aux écuries des meilleurs éditeurs parisiens du moment, Gallimard et le Seuil ce serait en effet manquer une dimension essentielle de leur relation que négliger ce qui, au-delà de leurs amis communs, Roblès, etc., au-delà des similitudes de trajectoires sociales aussi, les réunissait principalement : en réalité, chacun représentait pour l’autre la « présence réelle », pour employer un vocabulaire mystique, d’an avenir humain (sinon politique) de l’Algérie auquel ils étaient l’un et l’autre attachés, lequel est devenu de plus en plus incertain, puis tout à fait improbable au fil des années, de 1951 à 1961. Et c’est cet entêtement qui rend leur rapprochement fécond, et tragique en même temps, aujourd’hui. Car ce qui me frappe pour aller aussitôt à l’essentiel, c’est combien leur appel l’un vers l’autre, malgré des tonalités aujourd’hui vieillies, voire dépassées, de l’écriture et de l’inspiration de l’un comme de l’autre (j’y reviendrai), nous parle d’une Algérie rêvée mais impossible.

Fanny Colonna

Fanny Colonna est née le 29 août 1934 à Theniet El Had (Algérie) et décédée le 17 novembre 2014 à Paris. C’était une sociologue et anthropologue. Son père était un fonctionnaire français en poste en Algérie. Elle a vécu dans ce pays jusqu’en 1993. Elle a mené des recherches d’ordre anthropologique dans la région des Aurès entre 1970 et 1980. Elle a été professeur à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou et était directrice de recherche honoraire au CNRS.

Fanny Colonna  repose,  selon ses dernières volontés,  au cimetière chrétien de Constantine.

[1] Source INA (Institut de l’audiovisuel) Paris, France+