Politique linguistique en Algérie de 1962 à 1988

L’évolution de la situation linguistique est ainsi profondément imbriquée dans la vie de l’Algérie depuis l’indépendance. La colonne vertébrale en est la politique suivie dans l’enseignement, mais elle concerne tout aussi bien l’administration et l’environnement. Après une première phase d’effervescence sous Ben Bella (1962-1965), l’arabisation va connaître trois rythmes sous Boumediene, marqués par les noms de Taleb Ibrahimi (1965-1970), d’Abdelhamid Mehri (1970-1977) et de Mostefa Lacheraf (1977-1979). Sous la présidence de Chadli, une phase sera marquée par le retour des « barbe-FLN »(1979-1988)[1].

Ben Bella, ou l’arabisation effervescente (1962-1965)

Pour marquer sa place politique, Ben Bella avait, dès sa libération en 1962, choisi la référence arabe, en opposition aux négociateurs des accords d’Évian. Dès octobre 1962, il annonce l’enseignement de l’arabe dans les écoles[2] : ce qui sera fait à la rentrée 1963 (10 heures d’arabe sur 30 heures par semaine), puis en 1964, l’arabisation totale de la première année primaire. Cette même rentrée voit arriver 1 000 instituteurs et institutrices égyptiens, car l’Algérie n’a, en dehors des élèves issus des écoles coraniques, pratiquement pas d’enseignants susceptibles d’enseigner cette langue. Cette arabisation improvisée se fait sans formation pédagogique, celle des enseignants orientaux étant plus que problématique (la plupart étaient des artisans dans leur pays[3]), et leur langue (égyptienne) leur rendant la communication difficile, voire impossible, avec leurs élèves arabes et surtout berbères. Dans le contexte algérien, leur fonction en fait des maîtres en religion, ce qui ne fait qu’aggraver la situation. À l’Université d’Alger, un institut islamique est créé[4] et l’ancienne licence d’arabe transformée en licence monolingue sur le modèle oriental.

Parallèlement, une forte pression est exercée par les successeurs des réformistes des années 30, menés par Tewfik El Madani, ministre des Affaires religieuses, appelant le peuple algérien à l’Islam et à la langue arabe[5]. Ils créent dans le pays, avec l’appui du pouvoir, des instituts islamiques, pour former des propagateurs de leur idéologie, qui seront les futurs encadreurs de l’enseignement arabisé. Leur pression est telle que Ben Bella, dans le climat des controverses suscitées par la question, est amené à dire que « l’arabisation n’est pas l’islamisation[6] ». Si l’Assemblée intègre l’arabe dans ses travaux[7], une résistance importante à fondement libéral et laïque se fait entendre par la voix des étudiants[8], des Kabyles[9], des écrivains[10] (Kateb Yacine) et de la presse francophone. Une arabisation radicale représente une pure utopie pour l’élite francophone. Cette période prend fin avec le coup d’État du 19 juin 1965 par lequel le colonel Houari Boumediene s’empare du pouvoir.

À suivre
Grandguillaume Gilbert, enseignant honoraire à l’EHESS. Ancien responsable de la coopération culturelle à l’ambassade de France à Alger.

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[1] Cette politique est exposée jusqu’en 1980 dans Gilbert Grandguillaume, 1983, Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Maisonneuve et Larose. Une mise à jour est en cours.
[2] Allocution radiotélévisée de Ben Bella le 5 octobre 1962 (Revue de Presse d’Alger, n° 68, octobre 1962).
[3] Selon le témoignage de Mostefa Lacheraf, l’envoyé de Ben Bella auprès de Nasser aurait demandé à celui-ci d’envoyer à tout prix des Égyptiens en Algérie pour enseigner, fussent-ils « marchands de légumes », le conseiller de Nasser, Haykal, ayant assisté à l’entretien. El-Watan du 11 juin 1998.
[4] Journal officiel des 21 et 24 janvier 1964. Des critiques sont émises sur l’enseignement de l’arabe, El-Chaab du 12 décembre 1963.
[5] Appel des ouléma de l’Islam et de la langue arabe au peuple algérien, Dépêche d’Algérie, 22 août 1962.
[6] El-Moudjahid, 27 octobre 1962.
[7] En juin 1964, parution du premier numéro du Journal officiel en langue arabe.
[8] Au Ve congrès des étudiants algériens du 10 au 21 août 1963, Alger Républicain, 20 août 1963.
[9] Une dissidence kabyle, conduite par Ait Ahmed, se déclenche en septembre
1963, jusqu’en octobre 1964.
[10] Le 28 octobre 1963, constitution de l’Union des écrivains algériens : aucune mention n’est faite de l’arabisation.

 

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